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4 h. Le ciel déjà bleu marine commence à rosir, timidement. Une lueur ovale qui enfle lentement. Le soleil va se lever sur la grande muraille de Chine. Coté sud, la brume emplit la vallée, laissant un pic et une chaîne sombres émerger discrètement, au fond, tout juste discernables, bleuis par l'humidité de l'air. Un peu de rosée empesantit la végétation, coté nord. Et le soleil émerge subitement derrière deux montagnes, achevant de réchauffer les teintes de la voûte céleste. Tout dans le demi-ton.
La muraille serpente au-dessus des pentes et du silence
Les flancs du mur dorent. La nature se réveille. Quelques oiseaux s'ébrouent et entament leur vol. De rares bipèdes matinaux sont de sortie, et leurs objectifs avec. On essuie un peu la buée. Clic-clac. La muraille serpente au-dessus des pentes escarpées de Simatai. Un tronçon bien conservé, pas refait à neuf, avec une affluence touristique modérée même au plus fort de la journée. Et ce silence, au petit matin...
Les tours se succèdent tous les 100 m environ. Sur les collines, de l'autre coté de la vallée et de l'entrée sur le site, on commence à en distinguer de plus en plus. Elles aussi étaient endormies, nappées de brume. Et ce long serpent à perte de vue, un dragon peut-être ?
Squatter un mythe
La veille, m'éclipsant après le joli mais précoce coucher du soleil, j'avais croisé deux jeunes Chinois qui montaient les marches, dans le sens opposé à la sortie. Je leur avais demandé ce qu'ils faisaient : j'hésitais moi-même à squatter, sachant que je venais de payer (moins de 3 euros !) une chambre dans le village voisin et que j'y avais laissé, un peu bêtement (mais par souci de discrétion), mon sac de couchage. Ils m'ont dit qu'ils allaient dormir dans une tour, m'assurant que c'est permis. Je suis descendu, j'ai discuté avec le patron du petit hotel-restau qui se trouve au pied de la muraille (un jeune couple hyper gentil, une adresse pas chère malgré l'emplacement et très correcte, soit dit en passant). Il m'a confirmé qu'on peut dormir là-haut.
Alors, après un bon plat de nouilles, je suis remonté, aidé d'un vague clair de lune orangé et de ma lampe frontale et j'ai à nouveau croisé ces jeunes Chinois, qui... rentraient. "Il ne fait pas chaud, quand on ne bouge plus". Mouais, pas faux. Me voyant décidé à passer la nuit là, ils m'ont accompagné. Ils m'ont avoué plus tard qu'ils n'étaient pas rassurés, tous les deux, mais qu'à trois... Musique, cinéma, sport... On a parlé de tout et de rien.
Un confort sommaire mais un grand souvenir
Bon, je ne dirais pas que c'est un 5 étoiles (ou alors dans le ciel). Une tour de la grande muraille, c'est un sol dur, bien sûr, des courants d'air à cause des ouvertures sur chaque pan. Il faut trouver un endroit un peu à l'abri du vent. Quelques mille-pattes voire un ou deux cafards pour compagnie, mais pas de mite sur ce mythe planétaire. Et il n'y fait pas très chaud, même début juin. Quelques voisins font bouger les branches : des oiseaux. On peut dormir à l'intérieur ou sur le toit, plus discrètement. Mais au vent.
Le réveil digéré, les photos engrangées, on savoure. Petit déjeuner en bas si on veut, café dans le restau. Et départ. Voilà. Dormir en un endroit comme celui-là, ce n'est pas de tout confort. Mais on n'oublie sûrement pas. Un point d'orgue à mon voyage. Et c'est le seul moyen d'y voir le lever du jour : le site n'ouvre ses portes qu'à 8h30. Tellement trop tard !
Dormir dans une tour de la grande muraille. C'est ce que j'ai fait dans la nuit de dimanche à lundi. C'est le seul moyen de voir et photographier le lever de soleil sur la muraille de Chine. Pour le coucher, on peut sortir du site après la fermeture de l'entrée (vous me suivez ?), donc pas de souci, on peut le voir facilement. A condition qu'il y ait du soleil, bien sûr, sachant que le soir, c'est sans doute plus brumeux (pollué ?) que le matin, donc un peu moins bon. C'est ce que j'ai constaté sans savoir comment c'est d'habitude.
J'ai lu, il y a un an, le livre d'un jeune journaliste italien (je retrouverai le titre) qui a fait le tour du monde avec un euro en poche, se faisant transporter et héberger partout. Je dis cela pour celles et ceux qui s'enthousiasment pour mon "exploit" ! Il disait avoir dormi dans une tour de la grande muraille, après que les touristes et les gardiens soient partis. Et être parti lui-même le lendemain matin en se mêlant aux gens, discrètement. Il prétendait que c'était interdit.
Alors de deux choses l'une. Et c'est là, chère Anto, que je te demande de ne pas lire... Ou bien il était sur une autre portion de la muraille que la mienne. J'ai dormi a Simatai, à 180 km au nord-est de Pékin, un site ancien, pas refait. J'étais allé trois jours avant à Badaling, à 120 km au nord-ouest : plus touristique, muraille refaite à neuf et plus de personnes qui nettoient le parcours. Peut-être parlait-il de Badaling et là, je ne sais pas si on peut y dormir. Ou bien la situation a changé depuis qu'il est allé là-bas (il y a quelques années). Ou bien c'est encore un Italien qui parle avec les mains, en rajoute un peu dans ses exploits, tire le maillot, plonge dans la surface de réparation pour obtenir un pénalty ou dit du mal de la soeur de ses adversaires pour les provoquer ! Hem... Cela se voit, que France-Italie approche ?
Toujours-est-il que plusieurs personnes m'ont dit, à Simatai, qu'on pouvait faire cela. Je suis remonté, j'ai croisé les deux jeunes Chinois qui partaient (ils m'avoueront plus tard qu'ils flippaient un peu), ils m'ont suivi, on a passé la nuit à discuter à trois, dormir un peu. Le lendemain matin, on a vu un jeune couple sur le toit de la tour suivante. Puis des gens qui montaient avec des appareils photos, qui avaient dû dormir par là aussi. Puis, un peu plus tard, un groupe de touristes qui venait de dormir de l'autre coté de la vallée, dans une tour aussi. Et qui avaient l'intention de recommencer une deuxième nuit. Je crois simplement que le ticket d'entrée (à peine 4 euros) mentionne que si on dort là, on n'est pas assuré si on tombe. Sauf, généralement, les occidentaux avec leur propre assurance.
Quelques détails sur cette nuit dans la note suivante...